LE CERVEAU À TOUS LES NIVEAUX!
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Thème:
DE
LA PENSÉE AU LANGAGE
Sous-thème:
COMMUNIQUER
AVEC DES MOTS
Niveau:
CÉRÉBRAL
POUR DÉBUTANTS
Communiquer avec des mots
Une grande partie des études effectuées sur
les fonctions langagières depuis le XIXe siècle
concernent des corrélations établies entre un
déficit du langage particulier et une
lésion cérébrale localisée lors
de l’autopsie du sujet. Or les dommages produits par
une lésion peuvent toucher plusieurs structures cérébrales
en même temps, ce qui rend l’interprétation
de ces résultats difficile.
De son côté, l’avènement de l’imagerie
cérébrale a permis d’examiner l’activation
des aires cérébrales associées au langage
chez des sujets sains qui exécutent une activité
langagière particulière. Ces études ont
confirmé l’importance des aires de Broca et de
Wernicke pour le langage, mais en les intégrant dans
un réseau plus vaste de d’aires
cérébrales interconnectées
contribuant au langage. Cette conception remplace aujourd’hui
la notion historique de «centres»
du langage.
Chez les personnes bilingues, plus la seconde langue a été
acquise jeune, plus les aires cérébrales de
compréhension et de production associées aux
deux langues sont similaires. Dans le cas d’une deuxième
langue apprise plus tardivement, l’imagerie cérébrale
révèle que ce ne sont pas toujours les mêmes
aires corticales qui sont impliquées dans la compréhension
des deux langues. D’ailleurs, des personnes bilingues
peuvent, suite à un traumatisme, perdre
l’usage d’une seule langue,
sans que la langue préservée soit nécessairement
la langue maternelle.
Mais le bilinguisme est un phénomène complexe
dont les bases fonctionnelles demeurent encore méconnues.
Considérant par exemple que l’italien utilise
des phonèmes et une syntaxe beaucoup plus proche du
français que du chinois, le cerveau d’une personne
bilingue français / italien fonctionnera-t-il comme
celui d’un bilingue français / chinois ? Et chez
ce dernier, existe-t-il des différences entre ceux
dont la langue maternelle est le français et ceux pour
qui c’est le chinois ? Et quel est l’effet de
la fréquence d’usage d’une langue sur l’organisation
cérébrale ? Comme on peut le constater, le nombre
de paramètres susceptible d’influencer les aires
du langage du cerveau des personnes bilingues est considérable.
Il arrive souvent, quand on a un mot sur le bout de la langue,
qu’on se souvienne de la première lettre du mot,
du dernier son du mot, du nombre de syllabes ou encore du
genre du mot. C’est que l’accès à
un mot lors de la préparation de la parole n’est
pas un processus « tout ou rien ». Ses différentes
caractéristiques peuvent être récupérées
indépendamment les unes des autres.
Les capacités générales de lecture sont
en général plus développées chez
la femme et cette différence s’exprime souvent
de manière évidente dès l’école
primaire. On s’interroge encore sur la part d’inné
et d’acquis qui explique cette différence, mais
il semble que la valorisation de la lecture auprès
des filles y soit pour quelque chose. Les filles seraient
donc, en partie du moins, meilleures en lecture parce qu’elles
lisent plus, tout simplement, pendant que les garçons
se livrent souvent à des activités sportives.
Des spécialistes pensent qu’en augmentant le
temps de lecture et d’écriture chez les garçons,
et surtout en adaptant les contenus pour les intéresser,
on pourrait réduire de façon substantielle l’écart
qui les sépare des filles.
Les filles semblent aussi plus performantes en ce qui concerne
l’orthographe. L’utilisation de leurs
deux hémisphères dans le traitement
des sons (comparé aux hommes qui utilisent surtout
le gauche) pourrait être ici en cause. En effet, on
peut imaginer que mieux décortiquer les sons d’un
mot permet de mieux le décoder, et donc de mieux l’écrire.
L’hémisphère dans lequel résident
les principales aptitudes langagières a souvent été
désigné comme «dominant» pour le
langage. Toutefois, comme on sait maintenant que l’autre
hémisphère contribue aussi au langage,
il serait plus juste de parler d’un partage des multiples
aspects du langage entre les deux hémisphères
que la supériorité de l’un par rapport
à l’autre.
Les anthropologues parviennent
à évaluer les latéralisations manuelles
dans les anciennes cultures en examinant par exemple les marques
de la taille d’une hache de silex qui indiquent qu’elle
a été fabriquée par un droitier ou par
un gaucher. On examine aussi la proportion des personnages
qui se servent de la main droite ou gauche dans les représentations
artistiques à partir de l’antiquité.
« De quelle main
écrivez-vous ? De quelle main lancez-vous une balle
? De quelle main vous brossez-vous les dents ? » Voilà
de simples questions qui permettent généralement
d’évaluer le degré de latéralisation
manuelle de quelqu’un.
Même si le langage
a une « musique », musique et langage sont des
fonctions distinctes puisque les sons musicaux et les sons
du langage ne semblent pas traités dans les mêmes
régions du cerveau. Deux cas célèbres
montrent l’indépendance des fonctions langagières
et musicales.
D’abord le compositeur de musique Maurice Ravel qui,
suite à une atteinte à l’hémisphère
gauche, est devenu aphasique. Au niveau musical, bien qu’il
ne pouvait plus retranscrire les mélodies, il pouvait
néanmoins encore les reconnaître, preuve que
sa perception musicale était préservée.
L’autre exemple est celui d’Ernesto « Che
» Guevara. Tout en étant un orateur hors pair,
le Che souffrait d’amusie congénitale
ce qui le rendait complètement incapable de percevoir
la musique ! De mauvaises langues pourraient dire que lorsqu’on
ne peut plus ni reconnaître l'hymne national de son
pays ni distinguer un tango d'une salsa, il ne nous reste
qu’à faire la révolution… Mais elles
auraient tort, bien entendu.
BROCA, WERNICKE ET LES AUTRES AIRES DU LANGAGE
L’année
1861 marque le début de l’identification de régions
du cerveau impliquées dans le langage. Cette année-là,
le neurochirurgien français Paul Broca examine le cerveau
d’un de ses patients qui vient de décéder.
Ce patient ne pouvait prononcer d’autres syllabes que
« tan », bien qu’il comprenait ce qu’on
lui disait. Sans être atteint d’aucun trouble
moteur de la langue ou de la bouche qui aurait pu affecter
son langage, ce patient ne pouvait produire aucune phrase
complète ni exprimer ses idées par écrit.
Paul Broca
Le cerveau de Tan
En faisant l’autopsie de son cerveau, Broca a trouvé
une lésion importante dans le cortex frontal inférieur
gauche. Par la suite, Broca a étudié huit patients
aux déficits semblables qui tous avaient une lésion
dans l’hémisphère frontal gauche. Cela
l’amène à déclarer son célèbre
« Nous parlons avec l'hémisphère gauche
» et à identifier pour la première fois
l’existence d’un « centre du langage »
dans la partie postérieure du lobe frontal de cet hémisphère.
En fait, l’aire de Broca fut la première région
du cerveau associée à une fonction précise,
en l’occurrence le langage.
Dix ans plus tard, Carl Wernicke, un polonais émigré
en Allemagne, met en évidence une autre région
impliquée celle-là dans la compréhension
du langage. Elle est située dans la partie postérieure
du lobe temporal gauche. Les patients qui ont une
lésion à cet endroit peuvent parler, mais
leur discours est souvent incohérent et dénué
de sens.
Carl Wernicke
Un cerveau avec une lésion
responsable d’une aphasie de Wernicke
Ces observations ont été maintes fois confirmées
et l’on s’entend aujourd’hui sur le fait
qu’il y a, autour du sillon latéral de
l’hémisphère gauche, une sorte de boucle
neurale impliquée dans la compréhension orale
du langage et sa production par la parole. À l’extrémité
frontale de cette boucle, on trouve l’aire de
Broca, habituellement associée à la
production du langage. À l’autre extrémité,
plus précisément dans la partie supérieure
et postérieure du lobe temporal, se situe l’aire
de Wernicke, associée au traitement des paroles
entendues, autrement dit à l’input du langage.
L’aire de Broca et l’aire de Wernicke sont connectées
par un important faisceau de fibres nerveuses appelé
le faisceau arqué.
Cette boucle est présente dans
l’hémisphère gauche chez environ 90
% des droitiers et 70% des gauchers, le langage étant
l’une des fonctions traitée de manière
asymétrique dans le cerveau.
Étonnamment, on la retrouve aussi au même endroit
chez les sourds muets qui utilisent le langage des signes.
Cette boucle ne serait donc pas spécifique au langage
oral ou parlé, mais serait plus largement associée
à la modalité principale du langage d’un
individu.
Un problème général auquel se
heurte toute tentative de localisation des fonctions
cérébrales est l’unicité
de chaque cerveau. En effet, si tous les cerveaux ont
les mêmes grandes structures cérébrales,
la taille et la forme de ces structures peut varier
de plusieurs millimètres d’un individu
à l’autre. Exactement comme le fait qu’on
a tous cinq doigts dans une main, mais que nos mains
sont toutes différentes. Des mesures moyennes
sont bien sûr utilisées, mais reste qu’une
lésion donnée chez différents individus
ne produira pas toujours exactement le même déficit.
Avec les cartographies fonctionnelles des fonctions
cérébrales normalisées pour la
taille des différents cerveaux, on obtient un
cerveau de référence mais un qui ne correspond
à aucun cerveau d’un individu en particulier.
MODÈLES CÉRÉBRAUX DU LANGAGE
PARLÉ ET ÉCRIT
Un premier modèle de l’organisation générale
des fonctions langagières dans le cerveau a été
proposé par Geschwind dans les années 1960-1970.
Il s’agit d’un modèle dit « connexionniste
» qui s’inspire des études lésionnelles
de Wernicke et de ses successeurs, d’où son nom
de modèle Wernicke-Geschwind. Son hypothèse
centrale est que les troubles du langage proviennent d’une
rupture dans un réseau de modules fonctionnels connectés
en série.
Selon ce modèle, chaque module prendrait en charge
une des différentes caractéristiques du langage
(perception, compréhension, production, etc.) et seraient
reliés entre eux par une chaîne de connexions
bien précise.
Le son
d’un mot entendu est d’abord
traité dans le cortex auditif primaire. Celui-ci
transmet ensuite de l’information à l’aire
voisine, celle de Wernicke,
qui associe la structure du signal sonore avec la représentation
d’un mot conservé en mémoire. C’est
ainsi que l’aire de Wernicke permettrait de faire
surgir le sens d’un mot particulier.
S’il s’agit maintenant de lire
un mot à voix haute, l’information
est d’abord perçue par le cortex visuel pour
ensuite être transférée d’abord
au gyrus
angulaire, et de là à l’aire de Wernicke.
Qu’on l’entende ou qu’on le lise, c’est
dans le lexique mental de l’aire de Wernicke que le
mot est reconnu et correctement interprété
selon le contexte. Pour dire ce mot, l'information doit
ensuite être acheminée par le faisceau arqué
à destination de l’aire de Broca qui planifie
l’élocution du mot. L’information chemine
enfin jusqu’au cortex moteur responsable des muscles
qui s’occupent de la prononciation physique du mot.
Le modèle Wernicke-Geschwind est donc basé sur
la localisation anatomique d’aires cérébrales
ayant des fonctions distinctes. Grosso modo, ce modèle
permet de comprendre les principaux troubles du langage, comme
l’aphasie
de Broca ou de Wernicke. Mais il a aussi ses limites.
L’une d’entre elles est que son organisation en
série suppose que chaque étape n’est réalisée
qu’à partir du moment où la précédente
est achevée, ce qui n’est pas toujours ce que
l’on observe. Ce modèle n’expliquant pas
non plus certains troubles partiels du langage, d’autres
furent proposés pour pallier à ces lacunes.
Outre la
mémoire sémantique qui permet
de retenir le ou les différents sens d’un
mot, d’autres mémoires spécialisées
sont requises pour parler. La prononciation de chaque
phonème d’une langue nécessite par
exemple une position particulière de la langue
et de la bouche qui se prend inconsciemment mais que
l’on a dû mémoriser quelque part
dans le cerveau.
C’est parfois plus facile dans certaines langues,
comme l’espagnol, où l'orthographe et la
prononciation sont simples et recèlent peu de
surprises.
Mais dans d’autres, comme le français et
l'anglais, des graphies identiques correspondent parfois
à des sons différents. Ainsi, les mots
"jars", "mars" et "gars"
en français ou "thought", "tough",
"through" et "though" en anglais,
diffèrent beaucoup phonétiquement même
s'ils s'écrivent de manière semblable.
Ces variations arbitraires de la prononciation de lettres
identiques doivent donc être mémorisées
telle quelle, sans le recours à aucune logique
grammaticale.
PRÉFÉRENCE MANUELLE, LANGAGE ET LATÉRALISATION
CÉRÉBRALE
La caractéristique
anatomique peut-être la plus frappante du cerveau est
sa division en deux
hémisphères. Par conséquent, pratiquement
toutes les parties du cerveau humain se retrouvent en double.
Ces deux exemplaires de chaque structure cérébrale,
la gauche et la droite, ne sont cependant pas exactement symétriques.
Ils présentent souvent des différences tant
dans leur taille, leur forme que leur fonction. On nomme ce
phénomène la latéralisation cérébrale.
Les deux fonctions les plus latéralisées chez
l’humain sont la motricité et le langage. Quand
une fonction est latéralisée, cela signifie
souvent qu’un des deux côtés du cerveau
prend davantage en charge la fonction en question. Bien que
cette appellation ait des limites (voir encadré), on
nomme souvent ce côté du cerveau « l’hémisphère
dominant » pour une fonction quelconque.
En ce
qui concerne la motricité, ce phénomène
est à l’origine de ce qu’on appelle
la préférence manuelle, c’est-à-dire
le fait d’être droitier ou gaucher. Les personnes
ambidextres, qui sont aussi habiles d’une main que
de l’autre, ont pour leur part un cerveau qui est
partiellement ou pas du tout latéralisé
pour la motricité.
Les droitiers ont leur hémisphère «
dominant » pour la motricité dans l’hémisphère
gauche et les gauchers dans l’hémisphère
droit. Cette inversion est causée par les
voies motrices qui changent de côté en descendant
dans la moelle épinière. Les mouvements
d’un côté du corps sont donc produits
par l'hémisphère cérébral
opposé.
Environ 9 adultes sur 10 sont droitiers. Cette proportion
semble avoir été stable pendant des millénaires
et dans toutes les cultures où on l’a étudiée
(voir encadré).
Qu’en est-il du langage maintenant ? Quel est son hémisphère
« dominant » ? Et surtout, y’a-t-il un lien
entre la préférence manuelle et la latéralisation
du langage ? Considérant la facilité avec laquelle
on peut déterminer si une personne est droitière
ou gauchère, ce lien pourrait être bien utile.
Et effectivement, il y en a un, bien qu’il ne soit pas
parfait.
En effet, chez la grande majorité des droitiers, les
capacités langagières sont localisées
dans l’hémisphère gauche. Pour ce qui
est des gauchers, contrairement à ce qu’on pourrait
croire, ce n’est pas l’inverse qui se produit
et le tableau est moins clair : beaucoup montrent eux aussi
une spécialisation pour le langage dans l’hémisphère
gauche, certains dans l’hémisphère droit,
tandis que pour d’autres ce sont les deux hémisphères
qui contribuent à peu près également
au langage.
Bien que la préférence manuelle influence l’hémisphère
cérébral qui nous fait parler, il semble y avoir
une prédisposition naturelle de l’hémisphère
gauche pour le langage, prédisposition
qui trouve un écho au niveau anatomique.
CONTRIBUTION DE L'HÉMISPHÈRE DROIT
AU LANGAGE
La communication entre
deux personnes ne passe pas seulement par le langage verbal.
Avant même qu’elles ouvrent la bouche, deux personnes
communiquent déjà par l’entremise d’éléments
non verbaux. D’abord l'apparence physique, l'habillement,
le maintien ou l’attitude générale qui
forment un contexte dans lequel le message verbal prendra
une coloration particulière. Ensuite la position particulière
du corps durant la conversation, le mouvement de nos yeux,
nos gestes et nos mimiques qui vont transmettre eux aussi
une certaine charge émotionnelle à notre discours.
Il y a aussi ce qu’on appelle souvent la musique de
la langue, c’est-à-dire toutes les variations
de tonalité, d’intonation et de rythme qui modifient
le sens de nos paroles.
Quand on parle de langage, il est donc utile de distinguer
entre le langage verbal, c'est-à-dire le sens littéral
des mots, et tout ce qui enrobe les mots et leur donne une
connotation particulière. C’est la grande différence
entre dénoter et connoter. Le message perçu
ne dépend donc jamais seulement de ce qui est dit,
mais toujours également de la façon dont c’est
dit.
Si par
exemple on demande à un patient ayant une
lésion dans l’hémisphère droit
de nous montrer l’image caractérisant le
mieux la phrase « Elle a le cœur gros »,
il vous montrera l’image du personnage avec un gros
cœur dessiné sur son chandail, laissant de
côté la jeune fille en pleurs. Même
chose pour la moindre remarque ironique : dites-lui «
Il est vraiment gentil, ce type ! » et il sera convaincu
qu’il a affaire quelqu’un de très bien…
Lorsque l’on s’est demandé ce que faisaient
les régions de l’hémisphère droit
homologue des aires du langage de l’hémisphère
gauche, les premières pistes de réponse sont
venues en grande partie de ceux qui avaient subi des
lésions dans ces régions de l’hémisphère
droit.
On pourrait s’attendre
à ce que les sourds utilisant la langue des signes
voient leur hémisphère droit prendre en
charge ce langage étant donné sa prédilection
pour les tâches visuo-spatiales. Or il n’en
est rien : on retrouve autant de signeurs que d’entendants
latéralisé à gauche.